RAMSES 2004
DE MONTBRIAL
Ramses 2004 propose un double tour d'horizon de l'actualité
internationnale : dix chapitres, articulés en trois parties, procèdent à
une analyse appofondie des grandes tendances du monde ; un panorama
thématique en donne une lecture détaillée. Outil de référence, RAMSES se
veut plus que jamais l'encyclopédie de l'actualité.
Le RAMSES 2004 est arrivé !
Indispensable au décryptage de l'actualité internationale, la parution
annuelle du RAMSES (Rapport annuel mondial sur le système économique et
les stratégies), réalisé sous la direction de Thierry de Montbrial et
Philippe Moreau Defarges (IFRI ), permet de s'arrêter sur l'actualité
internationale de l'année écoulée, en mêlant une analyse de fond des
événements et une documentation encyclopédique (cartes, schémas)
particulièrement utile aux professionnels et aux étudiants. Thierry de
Montbrial revient ici sur les grandes orientations du RAMSES 2004.
1 Quelles orientations éditoriales président à la réalisation annuelle
du RAMSES ?
2 Vous partez d'une analyse de la situation irakienne pour aborder des
thèmes qui la dépassent largement. Comment ces thèmes émergent-ils ?
3 La partie " Perspectives " s'ouvre sur ce titre : " George W. Bush
contre Saddam Hussein ". Cet affrontement symbolise-t-il la résurgence
des États et la réaffirmation de leur souveraineté ?
4 Le second thème abordé par votre ouvrage est la question européenne.
Quelles orientations avez-vous voulu lui donner ?
5 Quelle est votre analyse de l'élargissement de l'Union européenne ?
6 L'élargissement de l'Europe ne va-t-il pas limiter l'union politique
en construction à une simple union économique ?
7 Comment les migrations européennes s'inscrivent-elles dans les
phénomènes de longue durée que vous analysez ?
8 La troisième partie du livre est consacrée à la mondialisation : sous
quel angle l'abordez-vous ?
9 Des altermondialistes expliquent que la souveraineté de certains États
a été confisquée par les organisations économiques internationales, en
particulier celles des pays en voie de développement. Que pensez-vous de
cette thèse ?
Quelles orientations éditoriales président à la réalisation annuelle du
RAMSES ?
L'idée qui était à l'origine de la création du RAMSES n'a pas changé :
notre objectif est d'analyser certains des aspects majeurs du monde en
train de se faire et de se refaire.
Aujourd'hui, l'ancien système international _ le système de la Guerre
froide _, n'existe plus _ et la date qui a changé le monde n'est pas le
11 septembre 2001, comme on l'entend souvent aujourd'hui, mais bien
l'année 1991, avec la chute de l'Union soviétique. Le terrorisme
international lui-même a pris une ampleur toute différente dans le
sillage de cet effondrement.
L'ancien système bipolaire étant révolu depuis 12 ans, le monde est dans
un état intermédiaire d'incertitude et d'instabilité. Notre idée est
donc, encore et toujours, d'identifier et d'analyser les thèmes qui nous
apparaissent fondamentaux dans la mise en ouvre d'un nouveau système
international _ " nouveau " en ce sens qu'on ne le connaît pas encore.
Le 11 septembre 2001 était le fil conducteur de l'édition 2003. Cette
année, il s'agit plutôt de se focaliser sur les éléments clés de la
reconfiguration du monde.
Vous partez d'une analyse de la situation irakienne pour aborder des
thèmes qui la dépassent largement. Comment ces thèmes émergent-ils ?
En fait, la première partie de l'ouvrage permet, autour de l'Irak, de
mettre en lumière trois aspects : tout d'abord, la course aux armements
non conventionnels (les armes de destruction massive), puis le State
Building et, enfin, la justice internationale. Ces thèmes, bien que nous
les rattachions à l'affaire irakienne, la dépassent en effet largement.
Revenons tout d'abord sur la course aux armements. On voit bien, avec la
Corée du Nord par exemple, que ce problème est un phénomène majeur,
auquel il faut apporter des réponses et qu'il faut analyser.
Le deuxième sous-thème est celui du State Building _ terme plus exact
que Nation Building _, c'est-à-dire la construction d'États viables.
L'effondrement de l'Union soviétique a laissé de nombreux États en
ruine, confrontés à un dilemme dramatique : la dictature ou le chaos. La
notion de State Building consiste à se demander si des États peuvent
aujourd'hui se construire ou se reconstruire en échappant à ce dilemme
et en prenant la voie de la démocratie.
Enfin, le troisième sous-thème que nous abordons est celui de la justice
pénale internationale, question posée de façon évidente par
l'intervention américaine en Irak : jusqu'à quel point la " communauté
internationale " peut-elle intervenir contre des régimes dictatoriaux et
peut-elle être invoquée pour agir contre des chefs d'État considérés
comme criminels ? L'ONU n'est pas un tribunal que l'on peut saisir pour
juger tel ou tel chef d'État : quels sont sa fonction, son rôle, ses
pouvoirs face à une telle situation ?
Tous ces thèmes sont donc effectivement étroitement liés à l'affaire
irakienne, tout en la dépassant largement.
La partie " Perspectives " s'ouvre sur ce titre : " George W. Bush
contre Saddam Hussein ". Cet affrontement symbolise-t-il la résurgence
des États et la réaffirmation de leur souveraineté ?
On a toujours tendance à refaire l'histoire, or l'ONU n'a jamais été une
organisation forte. Elle a souvent été paralysée pendant la Guerre
froide, et il n'y a en fait que deux circonstances où un conflit a été
engagé avec l'accord du Conseil de sécurité : la guerre de Corée en 1952
d'une part, la guerre d'Irak de 1990-1991 d'autre part. Dans le premier
cas, la Chine était alors représentée par Taiwan (ex-Formose) au Conseil
de sécurité et l'Union soviétique boycottait l'ONU du fait justement de
la non-représentation de la Chine populaire : elle n'a donc pas voté
lorsque le Conseil a pris la décision d'engager la guerre en Corée. Dans
le second cas, en 1990-1991, l'Union soviétique ne pouvait s'opposer à
l'action américaine, car elle était en plein effondrement. Penser que
l'ONU, efficace jusque-là, a été bloquée dans le cas de l'Irak, est donc
une lecture totalement fausse des événements !
D'autre part les États-Unis, contrairement à la récente position
française, refusent de considérer que l'ONU doit dicter le comportement
des États. En fait, ils se situent encore dans le système westphalien,
c'est-à-dire dans une affirmation de la souveraineté absolue des États,
et en tout cas de la leur. Pour les Américains, l'ONU est un instrument
parmi d'autres _ ni plus, ni moins.
Du reste, si aujourd'hui la France essaie de sacraliser l'ONU, c'est là
une évolution récente ! C'est en fait un moyen de compenser la
diminution de son poids relatif, l'idée étant de faire passer les
membres du Conseil de sécurité pour une sorte de directoire de la
planète, ce à quoi se refusent les États-Unis.
Le second thème abordé par votre ouvrage est la question européenne.
Quelles orientations avez-vous voulu lui donner ?
Le thème de l'Europe (" L'Europe face à son avenir ") a été retenu, car
nous sommes convaincus que l'aventure de l'Union européenne, même avec
des hésitations, est le symbole de la recherche d'une nouvelle sorte
d'unité politique qui arrivera à terme dans vingt, tente, cinquante ans
peut-être. C'est un gigantesque laboratoire préfigurant le monde
d'après-demain.
Nous avons ainsi traité la question de la démocratie dans les pays de
l'Est, le Pacte de stabilité, et nous avons souhaité aborder le thème
fondamental de l'immigration, qui entraîne une véritable révolution
démographique et sociologique en Europe. Nous traitons régulièrement les
questions démographiques, mais il nous a semblé particulièrement
pertinent de faire, cette année, un éclairage spécifique sur cette
question.
Quelle est votre analyse de l'élargissement de l'Union européenne ?
Je crains que cet élargissement soit en fait un peu précipité ! Depuis
1989, je préconise d'ailleurs la prudence : la raison eut en effet
préféré un processus plus progressif ! Mais nous sommes parfois dépassés
par les événements et il est vain de tenter de refaire l'histoire !
Les questions qui se posent aujourd'hui sont finalement les suivantes :
- comment faire pour que l'intégration se fasse le mieux possible ? Et
cette question va de pair avec l'enjeu fondamental de l'adoption d'une
constitution européenne. Certains pensent qu'elle ne sera pas adoptée,
d'autres _ comme moi _ espèrent qu'elle le sera ! Si ce projet
n'aboutissait pas, ce serait un coup très dur porté à la construction
européenne. Peut-être s'en remettrait-on, mais ce serait bien difficile
!
- 2e question : quand on sera passé de vingt-cinq à vingt-sept pays,
avec l'intégration future de la Roumanie et de la Bulgarie, faudra-t-il
élargir encore l'Union européenne ? Avant même la question de
l'intégration de l'ex-Yougoslavie dans l'Union européenne, celle de la
Turquie va être, dès 2004, remise sur le tapis _ et là, c'est un énorme
chantier qui s'ouvre...
L'élargissement de l'Europe ne va-t-il pas limiter l'union politique en
construction à une simple union économique ?
Je ne crois pas qu'il faille être trop pessimiste, bien que l'enjeu soit
de taille ! Aujourd'hui, quand les Européens sont divisés, ils sont
impuissants, ou alors instrumentalisés par d'autres. Or ils n'ont aucune
raison d'être divisés sur les questions fondamentales de la planète,
comme la prolifération des armes de destruction massive, par exemple. De
même, il n'y a pas lieu d'avoir de divergences sur la question de la
Corée du Nord ou la situation au Moyen-Orient. Bien sûr, nous pouvons
être en concurrence économique, mais, pour la grande politique, nous
n'avons pas de raison de nous opposer. En outre, je pense que l'Europe
n'évoluera dans le bon sens que si elle évite de se mettre en position
de confrontation ouverte avec les États-Unis : c'est une attitude
susceptible de tout faire voler en éclats.
Comment les migrations européennes s'inscrivent-elles dans les
phénomènes de longue durée que vous analysez ?
La question de la composition de la population européenne est
effectivement fondamentale. Si les migrations auxquelles on va continuer
d'assister sont discrètes au jour le jour, elles représentent, sur la
globalité, un phénomène d'une ampleur considérable et sans précédent
historique _ hormis lors de guerres ou de grandes catastrophes. C'est
bien d'une véritable révolution sociologique et démographique qu'il
s'agit !
La troisième partie du livre est consacrée à la mondialisation : sous
quel angle l'abordez-vous ?
· travers ce thème particulièrement présent dans les médias aujourd'hui,
nous avons souhaité analyser différents phénomènes contemporains _ le
mythe de la souveraineté confisquée, par exemple. Beaucoup de pays
considèrent que, sitôt leur liberté retrouvée, celle-ci leur a été
confisquée en raison de la sévérité des règles du jeu internationales.
Autre sujet important : l'Amérique latine qui, sur le plan des régimes
politiques (le titre de cette partie, " Entre démocratie et populismes
", résume bien les choses), est un espace très intéressant.
Enfin, nous avons donné deux coups de projecteur sur la Turquie et
l'Iran, pays au cour d'enjeux majeurs _ la Turquie, avec la question de
son adhésion, ou non, à l'Union européenne, et l'Iran qui synthétise un
peu tous les thèmes de ce RAMSES, y compris sur la question des armes de
destruction massive.
Des altermondialistes expliquent que la souveraineté de certains États a
été confisquée par les organisations économiques internationales, en
particulier celles des pays en voie de développement. Que pensez-vous de
cette thèse ?
L'accroissement massif de l'interdépendance fait qu'il y a effectivement
de moins en moins coïncidence entre les espaces de délibération,
typiquement les États comme lieux de décision, et les espaces pertinents
pour répondre à chaque problème. On sait depuis bien longtemps que la
régulation du trafic aérien suppose une coopération internationale
forte. Et aujourd'hui la situation est comparable à celle qui prévaut
dans le trafic aérien : aucun pays, à de très rares exceptions près,
n'est en mesure d'exercer sa pleine souveraineté. On s'achemine donc de
plus en plus vers une souveraineté partagée.
Au début des années 1980, à l'époque de Brejnev, on parlait, pour
l'Europe de l'Est, de " souveraineté limitée " : c'était l'idée que ces
pays n'étaient souverains que de façon très restreinte et ne pouvaient
agir sans avoir le feu vert de Moscou.
Beaucoup de personnes confondent aujourd'hui souveraineté " limitée " et
souveraineté " partagée ". Elles considèrent _ ou ont peur _ que la
mondialisation les prive de leur droit à prendre en toute indépendance
les décisions qui les concernent.
Aujourd'hui, les altermondialistes critiquent la mondialisation, mais
sans proposer de solution pour la canaliser : je crois qu'il s'agit là
d'une question qui sera un enjeu majeur des années à venir, en
particulier sur le plan crucial de l'interaction entre l'économie et le
politique.
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